Orthophonie

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L’acquisition du langage chez l’enfant dépend de son audition. Apprendre à parler, c’est avant tout s’entendre parler, en reproduisant des sons perçus dans son entourage.
En cas de surdité, cette boucle audio-phonatoire (entendre - parler - entendre) ne fonctionne pas, l’enfant est sourd-muet.
Il convient donc lorsque l’on a rétabli l’audition à l’aide d’un appareil auditif, de rééduquer l’enfant, de lui apprendre à reconnaître des sons (éducation auditive) et lui apprendre à utiliser le langage.
C’est le rôle fondamental de l’orthophonie dans la prise en charge de l'enfant sourd.
L’orthophonie jusqu’alors n’existait pas au Cambodge. Avec l’aide d’orthophonistes bénévoles (Françoise Adelus, Hélène d’Argent, Véronique Monard…) les professeurs qui travaillent dans les écoles spécialisées de Krousar Thmey ont acquis les bases nécessaires à la prise en charge orthophonique des enfants.

Le témoignage de Véronique Monard, après 2 ans de mission au sein des écoles d’enfants sourds au Cambodge nous donne un aperçu du développement de l’orthophonie au Cambodge.

Orthophonie au Cambodge, une seconde année de mission avec Krousar Thmey
Par Véronique Monard, juillet 2005 - juin 2006.

Ce projet a débuté en août 2003 avec Hélène Dargent qui s’est efforcée pendant un an de poser les bases de l’orthophonie et j’ai pris le relais l’année suivante afin de compléter la formation.
Nous avons ainsi pu mettre en place des séances de rééducation menées par des professeurs cambodgiens dans chacune des 4 écoles pour enfants sourds : en juin 2005, deux professeurs s’y consacraient exclusivement, l’un à temps plein (M. Phallin à Chba Ampeou) et l’autre à temps partiel (M. Vuthy à Siem Reap) ; Yon et Sarak se partageaient toujours l’orthophonie à Battambang mais il persistait des difficultés d’organisation et Dasak avait commencé à enseigner l’éducation auditive à Kompong Cham.
Tout ce travail restait fragile et les professeurs manquaient encore d’autonomie, nous avons alors envisagé de prolonger ma mission.

1. La formation continue

En août et septembre 2005, les 5 professeurs et moi-même, sommes ensemble pour 6 semaines à raison de 2 heures par jour. Mon objectif était de leur apporter des solutions concrètes aux difficultés pointées l’année précédente concernant :
- les troubles de l’articulation : nous avons approfondi la phonétique et repris tous les sons de la langue khmère : comment on analyse phonétiquement un son de la langue parlée, comment on le prononce, comment on l’enseigne avec la méthode de la « Dynamique Naturelle de la Parole » (DNP), quels types d’erreurs on peut rencontrer et comment les corriger.
- le manque de matériel : chaque professeur a fabriqué un cahier d’exercices pour la rééducation de tous les sons de la parole.
- la préparation des séances d’éducation auditive : nous avons élaboré ensemble un programme pour une année, séance par séance, au rythme d’une leçon hebdomadaire.

Cette session estivale fut l’occasion de nombreuses discussions pendant lesquelles j’ai senti que les professeurs commençaient à saisir les enjeux de l’orthophonie et surtout l’investissement nécessaire en personnes et en temps.
Au cours de l’année scolaire, nous avons complété le cahier d’exercices qui n’était pas fini et j’ai fourni à chaque professeur un livret du cours complet, rédigé en anglais.

2. L’orthophonie en juin 2006 dans chacune des 4 écoles

Les consignes pour l’emploi du temps sont restées les mêmes :
- l’éducation auditive a lieu 1 heure par semaine pour chaque classe des grades 1 et 2, par groupe de 10 élèves maximum.

- les séances de parole ont lieu 3 fois par semaine, par groupe de 5 élèves.
C’est le minimum mais si le professeur a du temps, il va de soi qu’il peut augmenter le nombre de séances par semaine ou étendre l’éducation auditive aux grades supérieurs.

- pour la maternelle, les séances sont quotidiennes et pour tous les enfants.

En résumé

Par rapport à l’année précédente, le temps en orthophonie a augmenté dans les 4 écoles.

3. Vers une autonomisation du « service orthophonie » par la formation des directeurs d’écoles

- une brochure rédigée à l’intention des directeurs en français et en anglais et distribuée à chacun, elle comprend trois parties :
1/ La première explique en quoi consiste la rééducation orthophonique auprès des enfants sourds : que sont l’éducation auditive, la rééducation de la parole, la lecture labiale et le bilan orthophonique ?
2/ La seconde reprend l’organisation de l’emploi du temps en orthophonie.
3/ La troisième permet de préparer la venue des audioprothésistes en mission.

- l’invitation à venir observer des séances d’orthophonie en ma compagnie

- Les classes pratiques ont permis de clarifier et équilibrer les leçons d’orthophonie grâce à l’observation des qualités et défauts des autres ET en établissant des plans de leçon-types.
Avant les professeurs donnaient trop de place à l’articulation et pas assez au reste (langage, compréhension, lecture labiale). Il fallait « faire parler les sourds », alors on les faisait répéter, répéter…maintenant, le déroulement et les différentes parties d’un cours sont beaucoup plus équilibrés.
Ils ont pu réfléchir sur la quantité et la durée des exercices, la difficulté des exercices par rapport au niveau des élèves.

- Les professeurs ont toujours souligné la bonne ambiance qui règne avec les élèves pendant les leçons. Je pense qu’ils ont compris l’importance d’utiliser le jeu car pour ces élèves sourds, apprendre à parler reste un travail long et difficile. Le plaisir est une source de motivation.

4. Et après ?

La prochaine formation estivale (août-septembre 2006)

Les professeurs ont émis le souhait de se réunir à nouveau. Je pense que c’est une bonne idée dans la suite logique des classes pratiques qui ont permis de former un véritable esprit d’équipe. Chaque professeur travaillant seul dans son école, il me semble nécessaire qu’ils puissent continuer à se rencontrer régulièrement.
Cette fois-ci, ils pourraient encore réfléchir sur l’articulation en khmer, fabriquer du matériel et M. Phallin pourrait présenter aux autres son travail avec les enfants de maternelle.

5. Conclusion pour l’orthophonie : progrès et difficultés observés chez les professeurs

L’éducation auditive

La leçon est bien maîtrisée mais pour obtenir de meilleurs résultats, les professeurs doivent 
- être plus attentifs aux conditions sonores de la pièce, au choix et à la façon de jouer des instruments ;
- et ne pas oublier que la première étape est d’obtenir l’attention des enfants sourds (il ne sert à rien de faire un exercice si les enfants sont déconcentrés).

La rééducation de la parole

- Aujourd’hui pour corriger les enfants, les professeurs utilisent encore la répétition mais ils cherchent aussi davantage à utiliser les aides qu’ils maîtrisent mieux.
- Ils doivent être plus rigoureux sur leur façon de parler (intensité de la voix plus forte et débit de parole plus lent).
- L’enseignement traditionnel étant fortement basé sur le langage écrit,
· les professeurs ont encore parfois des difficultés à séparer les notions de son (oral) et lettre (écrite).
· ils n’utilisent pas encore assez les images pour donner le sens des mots alors que les enfants sourds se servent beaucoup du visuel et que la compréhension est une étape indispensable à une bonne mémorisation.
- L’intérêt d’un cahier pour les élèves en orthophonie a été évoqué pendant les classes pratiques. Soulevé par Vuthy et utilisé aussi par Sak, il avait été abandonné par Phallin.

Le bilan orthophonique

Il a été l’objet d’un important travail lors de la 4e classe pratique.
Les professeurs maîtrisent à peu près sa passation mais ils manquent parfois d’application.

Pour la rééducation de la parole

- un cahier d’exercices basés sur la méthode de la Dynamique Naturelle de la Parole pour travailler l’articulation : en première page le symbole du mouvement, puis la ou les lettres khmères correspondantes, des syllabes formées à partir de ce son (consonne + voyelle), un exercice mêlant rythme et parole, enfin des mots commençant par ce son et illustrés par des images.

- du matériel imagé (« l’Esprit des Autres ») et des histoires séquentielles.

Pour l’éducation auditive

Des petits instruments de musique, un loto sonore et un radio cassette puissant.

Pour terminer…

Aujourd’hui, à mon avis, les professeurs sont bons. Ils ont les moyens théoriques et matériels pour travailler correctement. Ils ont chacun des qualités et l’expérience dont ils manquent viendra avec la pratique et le temps.
Je me suis efforcée cette année de les pousser vers l’autonomie, de les faire travailler ensemble en classes pratiques et développer leur propre réflexion.
Je pense que maintenant leur travail est reconnu dans les écoles et qu’ils font partie intégrante de l’équipe pédagogique. La création de postes à temps plein, le fait d’avoir leur propre salle, l’intervention du directeur dans l’organisation de l’emploi du temps… en sont les signes révélateurs.
L’évolution et le développement de l’orthophonie dépendra 
- de leur volonté et de leur initiative pour faire passer des bilans, constituer de nouveaux groupes de parole, fabriquer et renouveler le matériel…
- et bien sûr, du soutien et de l’attention que leur portera la direction des écoles et de Krousar Thmey.